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On nous change la Bible

P. Michel Gitton

Le grand remue-ménage autour de la troisième édition de la Bible de Jérusalem commence à se calmer, mais les questions restent posées. Au-delà des procès de tendances et des exagérations polémiques, nous voudrions simplement soulever deux problèmes qui méritent examen et dont la solution conditionne toute entreprise ultérieure de traduction.

La première est celle du texte hébreu qui sert de base à la traduction de l’Ancien Testament. Les éditions antérieures partaient d’un texte « moyen », synthèse entre le texte rabbinique (dénommé « massorétique », du nom des réviseurs des premiers siècles de l’ère chrétienne qui l’établirent pour l’usage de la synagogue, lequel s’est transmis avec une rare fidélité) et les « versions » (c’est-à-dire les traductions anciennes qui reflétaient parfois un autre état du texte original, principalement la « Septante » ou traduction grecque remontant au IIIe siècle avant Jésus-Christ, la « Pescitto » ou traduction syriaque, la « Vulgate » de saint Jérôme, etc...). L’option de la dernière édition de la Bible est de n’utiliser pour la traduction que le seul texte massorétique, renvoyant en note toutes les variantes significatives des versions.

Le choix du texte massorétique de l’Ancien Testament, contre les versions (spécialement celle de la Septante), est en soi respectable et peut invoquer le précédent de saint Jérôme lui-même cherchant jusqu’au bout l’hebraïca veritas (la vérité par l’hébreu). Pourtant, ce dernier a su intégrer à sa traduction des aperçus qui tenaient de la tradition (celle de la synagogue, avant d’être celle de l’Église) ; c ’est pourquoi, parmi toutes les traductions possibles d’Is 7, 14, il a retenu virgo pour traduire l’hébreu almah, et pas autre chose [1].

Par ailleurs, on sait aujourd’hui que le texte massorétique n’est qu’une des formes du texte hébreu, et qu’il en a existé plusieurs qui ont dû circuler ensemble encore au temps de Jésus. L’une a été traduite par la Septante, qui s’avère sur bien des points avoir gardé le premier état du texte ; les travaux de Madame Harl et de son équipe ont montré (sur le livre de Josué par exemple) que des passages avaient disparu de l’hébreu massorétique, qui se trouvent encore dans la Septante.

L’a priori qui consiste à ne partir que d’un seul état du texte (quitte à mettre en note les autres aperçus) est sans doute recommandé dans un travail spécialisé. Dans une Bible destinée au grand public, elle a un effet étrange, elle remise toutes les interprétations au musée des options facultatives, concédant par contre au judaïsme rabbinique d’avoir gardé le seul texte authentique de la Parole de Dieu, ce qui est peut-être lui concéder beaucoup. Le repli sur le texte massorétique, le refus de la Septante sont des attitudes de défense du judaïsme de la fin du Ier siècle, au moment où il se sentait menacé par l’expansion du christianisme. Notons que lorsque le Nouveau Testament cite l’Ancien (des centaines de fois), c’est toujours à partir du texte de la Septante, à quelques minimes exceptions près.

Un autre choix contestable est celui d’accepter certaines hypothèses exégétiques dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne s’imposent pas. Le trouble causé par la traduction de l’hymne christologique de Philippiens au chapitre 2 vient de l’introduction sans prudence d’une hypothèse (déjà formulée il y a une trentaine d’années) qui enlèverait à ce texte toute référence à la divinité préexistante du Christ (la « forme de Dieu » ne serait que l’image de Dieu reçue par Adam, lui conférant le privilège de l’immortalité). La nouvelle traduction : « il n’a pas usé de son droit d’être traité comme un dieu » s’éloigne notablement du mot-à-mot. Que tous les Pères, qui savaient au moins aussi bien le grec que nous, se soient trompés à ce point, passe encore ; mais les raisons invoquées pour cette remise en cause ne se veulent finalement pas liées au texte lui-même, mais à une certaine idée qu’on se fait du développement de la christologie dans l’Église primitive.

La traduction n’est pas la répétition et le mimétisme, c’est certain. Mais il y a, dans un certain respect de la lecture croyante de nos pères, une prudence qui n’est pas à négliger. Elle aurait évité sans doute bien des volte-face à nos « spécialistes » trop pressés de conclure qu’avant eux on n’avait rien compris de la Parole de Dieu.

P. Michel Gitton, Membre de la communauté apostolique Aïn Karem, directeur-gérant de Résurrection, prêtre du diocèse de Paris.

[1] Le terme hébreu almah désigne soit une jeune fille, soit une jeune femme récemment mariée, sans expliciter davantage.

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